Rencontre d'Avicenne
Nos orientations stratégiques précisent la problématique globale d’Avicenne : « L’Institut Avicenne, IASH, n’est pas un organe de formation interne soumis à telle ou telle école musulmane. Il se veut, au contraire, en direction de la société :des musulmans comme des non-musulmans, même s’il peut et doit répondre à des besoins de formation générés par la place de l’Islam en France, et cela peut concerner aujourd’hui aussi bien les aspects plus particulièrement liées aux pratiques et à leur évolution, tels les circuits commerciaux autour)du « halal » que les questions plus théoriques tel le magistère théologique des imams.
Mais n’étant pas l’émanation d’une école, il doit clairement se positionner dans l’espace public comme un espace de formation sur le fait religieux notamment l’Islam, ce qui suppose que, puisqu’il n’est pas rattaché à une obédience, il se positionne originalement par rapport au pluralisme de l’Islam comme par rapport au pluralisme de la société française.
Par pluralisme de l’Islam, il s’agit d’affirmer que, contrairement à l’opinion médiatique répandue, l’Islam certes est « un » en terme de référentiel religieux, mais il est pluriel s’il s’agit de son articulation à des contextes historiques, culturels, géopolitiques différents (Inde, Indonésie, Sud Est Asiatique, Golfe Arabe, Arabie Saoudite, Moyen-Orient, Turquie, Iran, République Russe, Balkan, Maghreb, Afrique, Europe, etc…). Il est aussi différent dans les multiples manières d’appréhender l’actualité du référent religieux dans nos sociétés, et ici on retrouve le débat entre « traditionalistes » et » modernistes », « littéralistes » et « contextualistes ». Enfin, il est pluriel quant à l’articulation entre l’Islam et la pensée politique et on retrouve donc là les différentes traductions socio-politiques de la foi religieuse, y compris dans ce qui est convenu d’appeler l’islamisme, lui-même pluriel dans ses options.
Si l’institut n’émane pas d’une obédience, il ne peut cependant se contenter du porter à la connaissance de tout un chacun les caractéristiques de ce pluralisme, par ailleurs tâche nécessaire et incontournable. Il doit également se situer. Très clairement il se situe dans la volonté d’articuler Islam et société contemporaine européenne dans un esprit d’ouverture culturelle et une perspective de développement de la démocratie et du bien être économique des populations. »
C’est dans cet esprit que nous mettrons à l’agenda le concept des « rencontres d’Avicenne », qui sera l’événement structurant des l’Université Populaire Avicenne.
En effet, les « questions autour de l’Islam » font débat et fureur. L’objet Islam est la cible d’une énorme déformation médiatique sur fond d’ignorance et de préjugés qui constitue le « musulman » en Autre ethnico-culturel absolu, inassimilable et dangereux.
Mettre de la raison dans le débat est devenu de la dernière audace.
La notion galvaudée de « conflit des civilisations » est devenue l’idéologie dominante. L’Islam serait cet objet total qui rejette toute la modernité occidentale en tant que valeurs culturelles (droits de l’homme, égalité des sexes, laïcité, autonomie du sujet, l’Islam serait toujours en puissance l’Islamisme qui débouche toujours sur le terrorisme. Voilà la vulgate, nourrie de la repésentation ethnicisée et essentialisée de la « culture arabo-musulmane », telle que l’impérialisme et le colonialisme l’ont construite, aujourd’hui renforcée par une mondialisation qui use et abuse de la formule «conflits de civilisation ».
Les rencontres d’Avicenne se proposent de s’opposer à cette réduction sans pour autant se plier à un type de réponses inefficace.
A savoir l’espérance angélique d’un « dialogue des cultures » qui reconduit l’idée de monocultures homogènes, l’impasse d’un antiracisme moraliste qui nie les conditions sociales d’existence des populations, le refus aussi de voir les problèmes en face et de les nommer sans précautions excessives. Oui, les régimes antidémocratiques qui bloquent le développement sont un problème, oui l’instrumentation politique de l’Islam est une impasse mortifère, oui le terreau existe pour une prolifération barbare des terrorisms, oui les expressions rétrogrades de l’Islam tiennent le haut du pavé, oui le monde musulman doit sortir des postures victimaires et du ressentiment, oui la théologie doit se remettre au travail interprétatif , oui il faut sortir de l’obscurantisme…
Nos positions de fond sont sans ambiguïté , et nous souhaitons poser les questions en débat autour de 5 axes :
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Premier axe : la géographie religieuse mondiale.
Les sociétés sont traversées par la religion. Celle-ci est représentée par des grands courants : Bouddhisme, Hindouisme, Islam, Christianisme, Judaïsme, animisme incarnés par des Eglises, des Ecoles, des groupes religieux minoritaires, cercles déistes, des communautés de vie.
Jadis confinées dans des aires géographiques délimitées, les pays de la chrétienté, les pays musulmans, l’Asie bouddhiste, taoïste et confucianiste, l’Afrique animiste, les confessions religieuses ont commencé par le biais de missions, par le biais de la colonisation puis par celui des émigrations et enfin par celui du prosélytisme à produire un pluralisme religieux dans diverses nations. Ce pluralisme est plus ou moins accepté, il a provoqué des réactions et des débats, des prises de position politiques partout dans le monde. La France en est une illustration car la visibilité de l’Islam et celle de groupes religieux minoritaires importés d’Asie ou des Etats-Unis, même s’ils sont issus du protestantisme européen dans ce dernier cas, ont provoqué des réactions et ont engendré des recherches pour favoriser l’intégration de ces mouvements dans le paysage religieux.
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Second axe : évolution du rapport à la religion.
Toutefois, les manières de pratiquer la religion ont évolué. Dans les pays qui s’industrialisent et qui se sécularisent, la religion est vécue par le croyant sur un mode de plus en plus privé. On change d’appartenance religieuse (dans ce que l’on a appelé « un marché religieux ») en fonction de sa quête de sens. Les fidèles se réapproprient leur religion à leur manière, c'est-à -dire qu’ils en retiennent ce qui paraît compatible avec leur projet de vie dans un cadre social de modernité (et aujourd’hui de postmodernité qui en est en quelque sorte la conséquence), ils leur demandent de s’investir dans le domaine de l’humanitaire par exemple. Du point de vue général, on façonne son éthique en puisant à partir des éléments des morales laïques et des éléments de morale religieuse. Cela peut provoquer des réactions diverses dont celles des fondamentalistes religieux. Ceux-ci en revanche sont soucieux de préserver ou de réaffirmer un dogme fondé sur des préceptes religieux considérés comme absolus, c’est à dire basés sur une lecture rigoriste des Ecrits fondateurs.
Les sociologues ont proposé des catégories pour désigner ces nouveaux modes de religiosité. Ils parlent entre autres de « croyants incertains », de « croyants sans Eglises » (Believing without belonging)… pour désigner un rapport distendu au religieux qui apparaît plus comme une spiritualité individualiste parfois hétérodoxe qu’une appartenance religieuse institutionnelle.
On note aussi que, dans les sociétés occidentales, les grandes confessions sont confrontées à la décrue du nombre de fidèles. Au plan théorique, ceci renvoie à la thèse du désenchantement du monde et aux thèses de sécularisation qui l’ont prolongées avant d’être critiquées par des thèses du réenchantement du monde proposées pour expliquer des réveils religieux (en islam ou dans le protestantisme évangélique par exemple…).
Il y a donc lieu de réunir les études sur les nouveaux rapports aux religions institutionnelles et au religieux, d’en faire un bilan et de prolonger ces études. En corollaire, les rapports à la religion ayant été modifiés, il convient de faire un bilan de l’évolution de la place de la religion dans les sociétés. L’Institut Avicenne concentrera ses efforts sur les pays où l’Islam est la religion majoritaire dominant et sur l’Occident où il est minoritaire.
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Troisième axe : la question des minorités.
L’Islam est minoritaire dans la plupart des pays d’Europe alors qu’il est majoritaire dans d’autres aires géographiques. Il en va de même pour les groupes bouddhistes et néo-hindouistes. Il existe aussi ce qu’on appelle les groupes religieux minoritaires. Naturellement, la condition de minoritaire est une donnée statistique. Toutefois, le sociologue ne peut s’en tenir là car être minoritaire signifie aussi : « être à part », affirmer une identité religieuse autre, ne pas fonctionner au même rythme que les autres (par exemple si l’on est sabbatiste), adopter un autre calendrier festif, ne pas consommer certaines nourritures, adopter une tenue vestimentaire spécifique (voile musulman, tunique safran des dévôts de krishna…, port de la kippa, turban chez les sikhs) qui suscitent des réactions (cf affaire du voile Islamique) et des tentatives de régulation juridique. Les minorités sont également sujettes à devenir des boucs émissaires. En fin de compte pour le sociologue, la minorité n’est pas uniquement une question de chiffres, c’est une question de condition minoritaire déjà relevée par des auteurs mais qu’il faut approfondir.
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Quatrième axe : les rapports entre l’Etat/la société globale et les religions. L’actualisation de la question laïque.
Partout, le rapport entre les religions et l’Etat a fait l’objet d’une régulation. A un extrême nous avons les pays où une religion bénéficie du statut de religion officielle et à l’autre extrême nous avons des pays qui ne se soutiennent aucun groupement religieux.
Il importe donc de rassembler les connaissances à propos de la régulation politique de la religion à travers les dispositifs juridiques qui encadrent l’expression religieuse. Il convient aussi d’examiner l’adéquation entre les lois et les faits. Par exemple, une liberté religieuse garantie en droit est-elle limitée sur certaines pratiques (cf : affaire du voile islamique, l’objection de conscience, les pratiques particulières concernant la santé…).
On renvoie ici à la question de l’acceptation des singularités religieuses et à l’acceptation d’un pluralisme religieux (étroit ou large) dans chaque pays. Au plan sociologique nous sommes renvoyés au chapitre des conflits entre l’Etat de droit, la société globale et les religions.
Pour la France, cela suppose l’étude d’un mode de régulation original qui a été proposé par la Loi de 1905 dite loi de la séparation des Eglises (en fait : des cultes) et de l’Etat. Il y a lieu de faire, dans le sillage de Paul Ricoeur, Jean Baubérot et de juristes comme Jacques Robert, l’examen des interprétations qui ont été formulées qui se trouvent déjà dans les brouillons de cette loi : anticléricalisme ou ouverture.
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Cinquième axe : la religion comme ressource politique.
Pour s’en tenir au siècle dernier, la religion comme institution et comme foi ont été des ressources pour la construction d’identités politiques. La démocratie chrétienne en est un exemple évident.
Cette instrumentation du champ religieux est fort ancienne dans le cas de l’Islam. Conflits géographiques, sociaux ou politiques s’exprimaient par des querelles théologiques. Le recours à l’Islam a gagné en force dans un contexte de désarroi des sociétés du fait des rapports de domination et de l’échec des espérances nationalistes et pan arabes.
C’est de ce point de vue qu’il faut interroger les variables de l’Islamisme à partir de la matrice des Frères Musulmans jusqu’au djihadisme mortifère, comme relire les mouvements réformateurs qu’ils soient libéraux ou salafistes.
C’est aussi dans ce rapport entre société, politique et religion qu’il faut interroger les scénarii d’évolution des sociétés arabes, turques et iraniennes en prenant en compte les complexes géostratégiques, l’économie, la sociologie et la démographie.
C’est enfin dans le rapport discriminations- inégalités- citoyenneté- religion qu’il faut étudier les débats qui structurent les mouvances « jeunes musulmans » dans la soiété française et notamment les « banlieues ».
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